Revue littéraire et de débats d’idées (Des Sud/Actes Sud)


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Union Pour la Méditerranée : le flair imparable de Kadhafi , par Raphaël Liogier


18 juin 2008

Article publié également dans le journal Le Monde le 24 juin 2008.

Même si l’on apprécie peu le style tapageur, les provocations répétées, l’esthétique excentriquement bédouine du colonel Kadhafi, il faut reconnaître humblement qu’il a visé parfaitement juste et tiré là où cela fait mal lors du mini-sommet se déroulant le 10 juin à Tripoli, face à ses collègues chefs d’Etat restés bouche bé. Qui pourrait nier, précisément, que le concept d’Union Pour la Méditerranée (UPM) n’est pas seulement un affadissement de l’initiative originelle de Nicolas Sarkozy mais son abandon pur et simple pour revenir au processus euro-méditerranéen de Barcelone déjà en échec. Autrement dit, pour revenir à une logique d’intervention, de promotion, d’aide en direction des pays de la rive sud : faire de la Méditerranée non pas un centre en lui-même, le cœur d’une nouvelle dynamique, mais une périphérie, une sorte de lac européen, une banlieue, une mare nostrum ainsi que la voyaient les romains à l’époque impériale et à leur suite le grand historien Fernand Braudel qui n’accepta jamais que les Arabes, hommes du désert, malgré leur implantation multiséculaires au Maghreb et au Machreq, puissent être d’authentiques méditerranéens. Il est, dès lors, emblématique qu’il revienne à celui qui se présente par excellence comme un homme du désert, un nomade qui ne dort jamais aussi bien que sous sa tente et auprès de ses chameaux, de jeter un pavé dans cette mare… méditerranée qui est l’objet actuel de toutes les convoitises.

Voilà la signification profonde de cet énigmatique “pour”, si satisfaisant pour l’Allemagne et quelques autres, qui est venu s’intercaler perversement entre les mots “Union” et “Méditerranée” : faire de ce bassin une zone d’influence, de développement contrôlé. De sorte que, contrairement au projet initial qui avait vocation à regrouper les pays des deux rives, et seulement eux, l’UPM pourra comprendre les nations européennes continentales désireuses de s’investir, ou plutôt d’investir, “pour” la Méditerranée. Or, l’originalité historique de l’initiative Sarkozy, aujourd’hui réduite à néant, tenait justement dans l’arrêt de cette façon européenne condescendante, “développementaliste” et prédatrice, bref gentiment impériale, de regarder vers le sud. Il s’agissait, au-delà des intentions institutionnelles, plus ou moins utopiques peu importe, d’un changement de perspective, d’un nouveau regard. Le chef bédouin a bien compris que la France n’avait pas réussi à imposer ce nouveau regard, et que, insidieusement, nous retournions vers une politique d’apartheid, de développement séparé, non pas des races comme jadis en Afrique du Sud, mais des deux rives. Le “pour” est, en effet, destiné à faire de la rive sud une zone euro, une zone d’investissement, permettant, sous prétexte d’accord économiques et culturels privilégiés, de mettre à distance maîtrisée des amis si difficiles à gérer. Car l’aide contrôlée est aussi synonyme de dépendance. C’est donc, en réalité, une Méditerranée “pour” l’Europe qui se profile ainsi : terrain de jeu économique culturellement pacifié, au moins religieusement sécurisé si ce n’est civilement sécularisé, disons un terrain de jeu sur lequel on aura, Inch’Allah, réussi à endiguer l’islamisme, ultime frayeur de l’Occident. Le “pour”, c’est un refus de se mélanger aussi ferme que la volonté de tirer profit. Derrière la rhétorique de l’amitié et des bonnes intentions, le flair de l’homme du désert Mouammar Kadhafi a clairement senti tout cela, lui qui lança rageusement que “nous ne sommes ni des affamés, ni des chiens pour qu’ils nous jettent des os”.

Raphaël Liogier


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Les événements

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Tunisie : le corps du peuple, par Renaud Ego Venue du centre de la Tunisie, une « caravane de la libération » a occupé près d’une semaine, la place de la Primature, à Tunis. Retour sur un mouvement qui symbolisa, physiquement, l’unité de la révolution tunisienne et incarna le corps de tout un peuple.

MMSH, Aix-en-Provence 17 décembre 2010

Figures du Palestinien à l’écran Rencontre du Pôle Images/ANR Imasud de la MMSH en partenariat avec La pensée de midi autour du conflit israélo-palestinien : questions de visibilité et de regards. Avec Jérôme Bourdon, Stéphanie Latte, Cédric Parizot et Maryline Crivello. En lien avec le numéro 9 de la revue, "Regarder la guerre".

De 9h à 13h, salle PAF, Maison méditerranéenne des sciences de l’homme. 5, rue du château de l’horloge, BP 647, 13094 Aix-en-Provence, France Tél : (+33) (0) 4 42 52 40 00 http://www.mmsh.univ-aix.fr

PARUTION MARS 2010

"De l’humain. Nature et artifices", numéro 30 de La pensée de midi, un dossier dirigé par Raphaël Liogier.

Il est souvent bien difficile de deviner l’âge de certaines vedettes au visage remodelé au Botox, qu’en sera-t-il demain lorsque ces transformations ne seront plus seulement esthétiques, mais s’appliqueront au corps entier, à sa sélection et son amélioration, lorsqu’une prothèse de bras branchée sur le système nerveux sera plus agile que le membre de chair et d’os ? Faudra-t-il préférer l’artificiel au naturel ? Quel serait le devenir d’une telle entité livrée à l’industrie médicale, aux biotechnologies, aux nanotechnologies, et qui vivrait, en outre, non seulement sur le plancher des vaches, mais dans des espaces virtuels informatisés ? Un homme techniquement rectifié jusqu’à l’immortalité, tel que l’attendent les transhumanistes, qui ne sont pas de vulgaires illuminés mais de très sérieux chercheurs. Un tel homme serait-il encore humain ? Au-delà des peurs absurdes et du refus de la science, comment penser la mesure dans un monde qui semble irrésistiblement emporté par la démesure ? Cet animal machine dénué de toute fragilité, produit sophistiqué promis par la science, saura-t-il encore éprouver des sentiments comme l’amour, saura-t-il apprécier la convivialité, le plaisir d’être ensemble ?

Ce numéro a été coordonné par Raphaël Liogier, sociologue et philosophe, et directeur de l’Observatoire du religieux (Cherpa) à l’institut d’études politiques d’Aix-en-Provence. Avec des textes de Raphaël Liogier, de Jean-Gabriel Ganascia, de Bernard Andrieu, de Jean-Didier Vincent, de Pierre Le Coz, de Raphaël Draï, de Tenzin Robert Thurman, de Jean-Michel Besnier, de Maurice Bloch, de Michel Terestchenko, de Jean-François Mattéi.




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