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Pour saluer Emile Temime


20 JUIN 2009

Le 13 juin 2009, les Archives départementales des Bouches-du-Rhône, la revue La pensée de midi et l’Institut national de l’audiovisuel Méditerranée organisaient une après-midi « pour saluer Emile Temime », l’historien, directeur d’études à l’EHESS, membre actif du comité de rédaction de La pensée de midi, disparu en novembre 2008. Dans une salle comble, quatre heures de discussions, échanges, avec huit intervenants, anciens élèves et collaborateurs d’Emile Temime ont permis de revenir sur la carrière et la figure de cet historien atypique. L’après-midi était conçue par Thierry Fabre autour de quatre grandes thématiques principales sur lesquelles Emile Temime avait travaillé : l’Espagne, les migrations, Marseille, le rêve méditerranéen. Une après-midi vivante et stimulante, rythmée par des extraits d’archives radiophoniques ou audiovisuelles sélectionnés par Marie-Christine Elias et Mireille Maurice de l’INA méditerranée, en collaboration avec Thierry Fabre. Dès le début de la rencontre, le ton était donné : Geniève Temime, l’épouse d’Emile, et tous ceux qui avaient conçu cette rencontre, l’intention n’était pas de dresser une stèle mais bien de « tracer la personnalité » de celui que l’on nommait « le piéton de Marseille ». Emile Temime a ouvert de nombreux champs de recherche, devenues déterminants dans l’évolution de la discipline qui le passionnait, l’histoire. Chaque intervenant a souligné à la fois le rôle pionnier d’Emile Temime dans différentes orientations de la recherche historique, son souci constant d’assurer une « relève » pour continuer, approfondir, renforcer le travail mené sur ces terrains de recherche, et donc le désir de « construire une vérité », à partir de sources d’archives tout autant qu’à l’aide des histoires de vie d’individus de toute condition et de toute origine qu’il a recueillies au cours de son travail.

Emile Temime avait pour obsession de « démystifier » a indiqué Benjamin Stora. Il a été l’un des premiers à avoir rappelé le poids des libertaires dans l’histoire de l’Espagne ont souligné Gérard Chastagneret et Emmanuel Larraz. L’ouvrage La Révolution et la Guerre d’Espagne (Minuit, 1961) avec Pierre Broué, qui fit date, était même une lecture obligatoire pour les trotskistes comme Benjamin Stora dans sa jeunesse car « il introduisait la connaissance d’une guerre civile et non pas une résistance communiste ». Avec la parution en 1982 de Histoire de l’Espagne contemporaine (Aubier), avec Albert Broder et Gérard Chastagnaret, succès éditorial, il attira l’attention d’un large public.

Après l’Espagne, ce sera l’histoire des migrations sur laquelle Emile Temime a travaillé avec une grande constance. « Faire des migrations un sujet d’histoire n’était pas si commun quand il a commencé à travailler sur cette thématique » témoignait Jean-Jacques Jordi. C’est le visage d’un homme qui prend le temps de se promener, d’arpenter les rues de sa ville d’adoption, Marseille, ville par excellence où des sujets qui le passionnait peuvent être étudiés, l’immigration et la question ouvrière, qui aura été transmise cette après-midi du 13 juin. Pour Thierry Fabre, il était l’ « historien citoyen », toujours prêt à répondre à toutes les sollicitations des associations en quête de sens, de savoir, de mémoire. « Lorsqu’il m’amenait dans les rues de Marseille, nous n’avions jamais de problème pour trouver une table où prendre l’apéritif car tout le monde le connaissait ! » racontait Mehdi Lallaoui. « Et nous, ses étudiants, ajoutait Marie-Françoise Attard-Maraninchi, il nous a fait beaucoup marcher ! Il nous faisait regarder la rue et les gens autrement. Il aimait voir les gens vivre ensemble. » Et Jean-Jacques Jordi d’ajouter : « Il m’a poussée à entrer dans « l’humain », il m’incitait à connaître des trajectoires de vie, à aller à la rencontre des gens, pour qu’ils racontent leur histoire ». Emile Temime arpentait la ville et notamment la Vieille Charité, où il avait joué un rôle déterminant pour la création et l’orientation de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, comme le rappelait Bernard Morel, il avait en effet impulsé une dimension locale dans les priorités de la recherche de cette institution, afin qu’elle ne soit pas qu’une simple antenne délocalisée mais un vrai lieu pour faire des recherches sur la région.

Emile Temime a eu deux vies a résumé Philippe Joutard, une vie d’enseignement – il était fonctionnaire de l’éducation nationale dès 22 ans, avant de devenir universitaire – puis une vie très active de « recherches » et de publications qu’il n’avait pu qu’amorcer auparavant, tant sa vie d’enseignant le mobilisait : dans sa première « période », il n’a publié que trois ouvrages sur la vingtaine qu’il aura publié au cours de sa vie.

L’enseignant Emile Temime a autant marqué ses élèves qu’il a été marqué par eux. Gérard Chastagneret rappelait qu’Emile Temime avait donné pendant des années des cours sur l’histoire de la guerre civile espagnole à l’IEP et à l’Université, qui ont fasciné de nombreux élèves. Des cours qui chaque année évoluaient. « Il était rigoureux et passionnant » témoignait l’hispaniste Emmanuel Larraz. Jean-Marie Borzeix, qui n’avait pu se rendre à Marseille en ce 13 juin, avait écrit un courrier lu pendant l’après-midi par Thierry Fabre où il rappelait ce moment déterminant dans la vie du jeune enseignant Emile Temime, dans l’un de ses premiers postes, au « collège » de Provins (S et M) : « Je suis convaincu que cette expérience fut alors très importante pour ses années de formation. La guerre d’Indochine s’achevait, celle d’Algérie commençait, les indépendances africaines étaient en route. Dans un tel moment, ce n’était pas rien pour un jeune prof engagé et curieux de tout que de se trouver dans un établissement scolaire singulier où avaient été rassemblés plus d’une centaine d’élèves vietnamiens, des dizaines d’Africains et Nord-Africains (comme on disait alors), d’autres étrangers encore. Le monde entier s’était donné rendez-vous dans cette petite ville de province. Dans un climat de tolérance absolue, qui a profondément marqué tous ceux qui l’ont connu. Il allait de soi pour tous les élèves venus du Tiers-Monde qu’Emile Témime était du côté de la "libération des peuples", mais aucun, me semble-t-il, ne soupçonnait qu’il avait un rapport intime avec l’Algérie. Moi-même d’ailleurs, je devais le découvrir bien plus tard. »

Un retraité chercheur…. Dans sa deuxième période, rappelait Philippe Joutard, Emile Temime s’est de plus en plus ouvert à de nombreuses disciplines : après l’histoire, l’ethnologie, la sociologie… il s’est intéressé à la fin de sa vie également à la littérature et a initié toute une réflexion autour du rêve méditerranéen, comme il l’expliquait dans un texte paru dans le premier numéro de La pensée de midi, « Repenser l’espace méditerranéen », et comme il l’a développé dans l’ouvrage publié dans la collection Bleu (qui s’inscrit dans la continuité du travail éditorial mené par La pensée de midi), Le rêve méditerranéen (2002). A nouveau il aura ouvert le chemin d’une réflexion qui nous guide encore… « Il n’y a pas de barrière qui ne s’effondre un jour, il n’y a pas de mur qui ne puisse être franchi. Je crois au franchissement des barrières. Et c’est pour ça que je me tourne précisément vers ce monde là, ce monde méditerranéen qui retrouvera peut-être un jour ses liens, en dépit des querelles, en dépit des affrontements, en dépit des hostilités, de part et d’autre de ses deux rives. » Emile Temime (entretien accordé à Xavier Thomas sur Radio Grenouille, le 10 juin 2007)

E.C.

Pour saluer Emile Temime. Rencontre ayant eu lieu aux Archives départementales 13, Marseille le 13 juin 2009. Avec la participation de Marie-Françoise Attard-Maraninchi, Jean-Marie Borzeix, Gérard Chastagnaret, Jacqueline Costa-Lascoux, Jean-Jacques Jordi, Philippe Joutard, Mehdi Lallaoui, Emmanuel Larraz, Bernard Morel et Benjamin Stora. Rencontre conçue par Thierry Fabre, en partenariat avec La pensée de midi et l’INA Méditerranée.

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Les événements

Consultez les articles de La pensée de midi sur le site CAIRN.

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Tunisie : le corps du peuple, par Renaud Ego Venue du centre de la Tunisie, une « caravane de la libération » a occupé près d’une semaine, la place de la Primature, à Tunis. Retour sur un mouvement qui symbolisa, physiquement, l’unité de la révolution tunisienne et incarna le corps de tout un peuple.

MMSH, Aix-en-Provence 17 décembre 2010

Figures du Palestinien à l’écran Rencontre du Pôle Images/ANR Imasud de la MMSH en partenariat avec La pensée de midi autour du conflit israélo-palestinien : questions de visibilité et de regards. Avec Jérôme Bourdon, Stéphanie Latte, Cédric Parizot et Maryline Crivello. En lien avec le numéro 9 de la revue, "Regarder la guerre".

De 9h à 13h, salle PAF, Maison méditerranéenne des sciences de l’homme. 5, rue du château de l’horloge, BP 647, 13094 Aix-en-Provence, France Tél : (+33) (0) 4 42 52 40 00 http://www.mmsh.univ-aix.fr

PARUTION MARS 2010

"De l’humain. Nature et artifices", numéro 30 de La pensée de midi, un dossier dirigé par Raphaël Liogier.

Il est souvent bien difficile de deviner l’âge de certaines vedettes au visage remodelé au Botox, qu’en sera-t-il demain lorsque ces transformations ne seront plus seulement esthétiques, mais s’appliqueront au corps entier, à sa sélection et son amélioration, lorsqu’une prothèse de bras branchée sur le système nerveux sera plus agile que le membre de chair et d’os ? Faudra-t-il préférer l’artificiel au naturel ? Quel serait le devenir d’une telle entité livrée à l’industrie médicale, aux biotechnologies, aux nanotechnologies, et qui vivrait, en outre, non seulement sur le plancher des vaches, mais dans des espaces virtuels informatisés ? Un homme techniquement rectifié jusqu’à l’immortalité, tel que l’attendent les transhumanistes, qui ne sont pas de vulgaires illuminés mais de très sérieux chercheurs. Un tel homme serait-il encore humain ? Au-delà des peurs absurdes et du refus de la science, comment penser la mesure dans un monde qui semble irrésistiblement emporté par la démesure ? Cet animal machine dénué de toute fragilité, produit sophistiqué promis par la science, saura-t-il encore éprouver des sentiments comme l’amour, saura-t-il apprécier la convivialité, le plaisir d’être ensemble ?

Ce numéro a été coordonné par Raphaël Liogier, sociologue et philosophe, et directeur de l’Observatoire du religieux (Cherpa) à l’institut d’études politiques d’Aix-en-Provence. Avec des textes de Raphaël Liogier, de Jean-Gabriel Ganascia, de Bernard Andrieu, de Jean-Didier Vincent, de Pierre Le Coz, de Raphaël Draï, de Tenzin Robert Thurman, de Jean-Michel Besnier, de Maurice Bloch, de Michel Terestchenko, de Jean-François Mattéi.




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