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France, Europe, Méditerranée : un triangle incertain, par Thierry Fabre


16 juillet 2008

Publié sur Rue89 (http://www.rue89.com)

C’est dans un triangle incertain que s’inscrit la politique extérieure de Nicolas Sarkozy, président en exercice de l’Union européenne (UE) et tout nouveau promoteur de l’Union pour la Méditerranée (UPM).

Ce projet, qui a pu sembler foutraque, est en train de prendre corps, 44 chefs d’Etat et de gouvernement sont réunis à Paris pour le lancer officiellement. De quoi s’agit-il exactement, quelle est la visée d’une telle initiative internationale, sur quelles contradictions repose t-elle et comment imaginer pouvoir les surmonter ?

D’emblée, le projet de Nicolas Sarkozy sur la Méditerranée, lancé le 7 février 2007 dans son discours de Toulon lors de la campagne présidentielle, présentait un certain nombre de lignes de failles.

Des failles historiques et mémorielles, avec un discours sur la repentance et sur la colonisation "qui ne fut pas tant un rêve de conquête qu’un rêve de civilisation". Difficile d’abolir ainsi le passé et de faire comme si la "guerre des mémoires" n’était pas au coeur des relations entre les deux rives de la Méditerranée, et singulièrement entre la France et le Maghreb.

Inventer l’avenir et renouer avec le "rêve méditerranéen", cher aux Saints Simoniens de jadis ou à l’esprit de Camus et des Cahiers du Sud, n’est possible qu’à partir d’un travail de mémoire et une politique de la reconnaissance, notamment du fait colonial. L’initiative de Nicolas Sarkozy ne dit rien sur un tel sujet. Or comment imaginer construire l’avenir sans se mettre au clair sur notre relation au passé ? Il y a là un premier horizon de sens, indispensable pour que la France et l’Europe puissent bâtir un projet méditerranéen légitime et crédible.

Des failles politiques et stratégiques sont également apparues dès le lancement de ce grand projet méditerranéen. D’abord avec l’Allemagne, notre principal partenaire européen, pour qui la Méditerranée est devenue, faute de concertation, une véritable pomme de discorde. L’accord de Hanovre, avec Angela Merkel, a finalement permis de réinscrire le projet français au sein de l’Union Européenne et de ne plus faire cavalier seul. L’incertitude initiale demeure toutefois et elle risque de fragiliser durablement tout projet méditerranéen.

Le rapprochement avec les Etats-Unis

Mais stratégiquement, la ligne de faille la plus notable tient au positionnement nouveau de la France de Nicolas Sarkozy dans ses relations aux Etats-Unis et à Israël.

Une rupture a en effet été engagée par rapport à l’héritage gaullien dans la politique étrangère et de défense française. Le rapprochement esquissé avec l’Amérique de Georges Bush, le processus de retour dans l’organisation militaire intégrée de l’OTAN, sans véritable contrepartie, comme cela a notamment été souligné par Alain Juppé, le discours volontiers guerrier à propos de l’Iran, l’envoi de troupes supplémentaires en Afghanistan et l’installation d’une base militaire française à Abou Dhabi, sont autant de signes de rapprochement, voire d’alignement sur la politique américaine. Il ne s’agit d’ailleurs pas simplement de signes mais de véritables actes dans la politique étrangère et de défense française.

Un tel positionnement stratégique témoigne d’un réel problème de cohérence dans la politique étrangère française. Où joue t-elle en priorité ?

Se rapprocher en ce moment de l’OTAN et des Etats-Unis, complètement déconsidérés après l’intervention militaire en Irak et ses effets désastreux, pose un sérieux problème de crédibilité à la France. Est-elle une puissance médiatrice qui cherche à construire un projet méditerranéen pour tenter notamment de surmonter le face à face Islam/Occident, où est-elle au contraire, au sein de l’UE, une puissance subordonnée aux visées et aux intérêts américains, pour qui la Méditerranée non seulement n’existe pas mais ne doit pas exister ?

Grand Moyen-Orient ou Méditerranée ? Alliance d’un Occident rassemblé autour des Etats-Unis au sein de l’OTAN, face aux nouvelles menaces du terrorisme et de l’islamisme, ou Alliance des civilisations, avec la Turquie comme pays charnière entre l’Europe et la Méditerranée, pour définir une Communauté nouvelle autour de la Méditerranée ? Le jeu stratégique que joue la France en ce moment est riche d’incertitudes et ses partenaires, européens et méditerranéens, ne savent plus très bien sur quel pied danser.

Ce rapprochement français vis-à-vis des Etats-Unis est d’autant plus perturbant dans un contexte méditerranéen qu’il s’accompagne d’une amitié affichée à l’égard d’Israël. Or là encore, comme pour les Etats-Unis, cela s’inscrit dans un contexte Proche-Oriental qui n’est plus celui de la Conférence de Madrid, des accords d’Oslo ou de la politique d’Yitzhak Rabin, mais dans une politique de la force, du fait accompli et d’une colonisation croissante des territoires en Palestine, sans parler de l’intervention militaire disproportionnée et désastreuse au Liban en juillet 2006.

Un tel positionnement français, qui est lu comme étant ouvertement en faveur d’Israël, ne peut que multiplier les relations d’incertitude à l’heure d’une grande initiative en Méditerranée.

Union sans libre circulation

Des failles humaines ont également surgi avec l’initiative méditerranéenne française. En effet, comment créer une Union pour la Méditerranée sans laisser circuler les hommes et les femmes ? Une Europe citadelle, hérissée de murs invisibles, qui ont pourtant des effets très visibles avec chaque année près de 3000 morts à ses frontières dans une indifférence retentissante, peut-elle vraiment construire un grand projet commun avec ses voisins méditerranéens ?

La mobilité a été un des piliers du projet européen : "Nous ne coalisons pas des Etats, nous unissons des hommes", écrivait Jean Monnet ; il en va de même pour tout projet méditerranéen qui est la première zone touristique du monde et une des premières zones de migrations dans le monde…

Les relations d’incertitude entre Europe et Méditerranée sont maximales sur le plan humain. Cela est d’autant plus paradoxal que la pyramide des âges entre ces deux ensemble est rigoureusement inversée et que dès aujourd’hui, mais surtout à horizon de vingt ou trente ans, les besoins de populations et de main d’œuvre dans une Europe vieillissante, vont être considérables… Il serait urgent de ne pas l’oublier, à l’heure de la scandaleuse "directive retour", adoptée récemment par le Parlement européen, et d’une politique qui tant à criminaliser de plus en plus l’immigration.

L’addition de ces failles, mémorielles et historiques, politiques et stratégiques, sociales et humaines, rend le projet de l’Union pour la Méditerranée particulièrement incertain.

Diplomatie spectacle ou nouvelle impulsion politique

Le Sommet de Paris pour la Méditerranée parvient néanmoins à se tenir et à rassembler des chefs d’Etat et de gouvernement qui ne peuvent ou qui ne veulent plus se rencontrer. S’agit-il d’un nouvel acte d’une diplomatie spectacle, faite d’effets d’annonce sans contenu et d’un théâtre des apparences sans lendemain ? Ou y aura t-il, par delà cette rencontre traversée par tant d’incertitudes, des effets significatifs ?

Depuis l’échec du sommet de Barcelone en novembre 2005, une impulsion politique nouvelle était attendue. Serait-elle venue avec le sommet de Paris ?

Rien n’est moins sûr, compte tenu des failles qui demeurent. Mais il y a au moins une chance que quelque chose puisse advenir. Un cadre nouveau pour la politique internationale est donné et la Méditerranée, trop longtemps marginalisée, revient enfin sur l’agenda politique au premier plan.

A partir de là, tout est à faire. Il s’agit de réunir les conditions, de rassembler des acteurs et de conjuguer des forces pour faire converger les deux rives de la Méditerranée, alors que les fractures, historiques, politiques, économiques, sociales, culturelles ou religieuses sont grandissantes.

L’Europe et la Méditerranée ont rendez-vous avec l’histoire, c’est là où se joue désormais la question de la guerre et de la paix, il serait grand temps d’en prendre toute la mesure. Est-ce le cas avec l’Union pour la Méditerranée ?

A la lecture du document particulièrement plat et technocratique produit par la Commission européenne à cette occasion, on est très loin du compte ! Mais pourquoi en rester là ? C’est l’occasion où jamais de faire preuve d’imagination et de donner à cette Union de projets une réelle consistance.

Comment changer la donne ?

Cela passe notamment par une série de politiques qui pourraient être lancées et se conjuguer dans un vaste mouvement d’ensemble susceptible de changer la donne.

Une politique de la mobilité, entre Europe et Méditerranée, qui se distingue de la fermeture actuelle des frontières. Migrations et mobilités ne se confondent pas et sans réalité humaine la Méditerranée ne sera qu’une vague incantation. Pourquoi ne pas favoriser la mobilité des jeunes et des étudiants, à travers par exemple un programme Averroès pendant méditerranéen du programme Erasmus ?

Pourquoi ne pas établir un passeport pour les acteurs de la coopération trans-méditerranéenne ? Tant de projets se sont fracassés sur le mur des frontières, non seulement entre le Sud et le Nord, mais également entre les pays arabes et méditerranéens. A quand la réouverture de la frontière entre l’Algérie et le Maroc ?...

Une politique des libertés, loin des discours sécuritaires qui ont envahi les chancelleries depuis le 11 septembre. Il ne s’agit pas d’instaurer la démocratie de l’extérieur, sous un mode néo-colonial à l’américaine, mais pas plus d’oublier le refus des libertés imposées par les régimes autoritaires.

Comme l’écrit si justement l’écrivain égyptien Alaa al Aswany, il ne faut pas confondre le symptôme, qui est l’islamisme politique, avec la maladie, qui est la dictature. L’expérience de ce qui s’est passé avec l’Europe de l’Est dans les années 80 devrait être mise à profit. Il s’agit d’encourager, de soutenir et de protéger les acteurs de la liberté qui vivent dans ces sociétés et qui se sentent bien isolés.

A cet égard, donner à la Tunisie liberticide du Président Ben Ali le secrétariat permanent de l’UPM serait une véritable insulte à la liberté de vivre et de penser. C’est un tout autre signal politique qu’il s’agit d’envoyer…

Une politique de l’inter-connaissance, loin des discours actuels sur la guerre des cultures et des civilisations. Dans le domaine de la recherche, de la culture, des Universités, de la formation, des projets majeurs sont prêts à voir le jour, il leur manque juste des moyens et une impulsion politique nouvelle pour pouvoir exister.

Une vraie politique de civilisation

"La langue de l’Europe c’est la traduction", observait justement Umberto Eco, il en va de même pour la Méditerranée. Que coûterait une grande initiative de traduction entre les langues et les cultures de la Méditerranée ? A peu près rien, comparé au coût d’un char d’assaut ou d’un avion de combat… Il y a dans le domaine de la connaissance l’occasion rêvée de donner de la consistance à ce qu’Edgar Morin et Sami Naïr ont appelé une "politique de civilisation"…

Des politiques sectorielles, en matière d’environnement, d’infrastructures, d’eau ou d’urbanisme sont d’ores et déjà envisagées parmi les projets de l’UPM. Ce sont sans doute de bonnes idées, concrètes, mais elles ne pourront changer la donne que si elles s’inscrivent dans un horizon porteur de sens et surtout de justice.

Il a fallu deux guerres mondiales et l’invention des totalitarismes pour dépasser la "guerre civile européenne" et inventer un projet politique commun qui rende la guerre impossible. Espérons qu’il ne faille pas une expérience aussi violente et destructrice à la Méditerranée.

La montée des obscurantismes est là, le désir de guerre pointe son nez à l’horizon, la fermeture, la peur et le rejet deviennent des passions dominantes entre Europe et Méditerranée. Comment y faire face ?

Le projet d’Union pour la Méditerranée est peut-être une chance, même s’il demeure très incertain. Il faut s’en saisir pour tenter de l’infléchir, lui donner un sens, un contenu, un dessein qu’il est encore bien loin d’avoir trouvé.

Thierry Fabre

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PARUTION MARS 2010

"De l’humain. Nature et artifices", numéro 30 de La pensée de midi, un dossier dirigé par Raphaël Liogier.

Il est souvent bien difficile de deviner l’âge de certaines vedettes au visage remodelé au Botox, qu’en sera-t-il demain lorsque ces transformations ne seront plus seulement esthétiques, mais s’appliqueront au corps entier, à sa sélection et son amélioration, lorsqu’une prothèse de bras branchée sur le système nerveux sera plus agile que le membre de chair et d’os ? Faudra-t-il préférer l’artificiel au naturel ? Quel serait le devenir d’une telle entité livrée à l’industrie médicale, aux biotechnologies, aux nanotechnologies, et qui vivrait, en outre, non seulement sur le plancher des vaches, mais dans des espaces virtuels informatisés ? Un homme techniquement rectifié jusqu’à l’immortalité, tel que l’attendent les transhumanistes, qui ne sont pas de vulgaires illuminés mais de très sérieux chercheurs. Un tel homme serait-il encore humain ? Au-delà des peurs absurdes et du refus de la science, comment penser la mesure dans un monde qui semble irrésistiblement emporté par la démesure ? Cet animal machine dénué de toute fragilité, produit sophistiqué promis par la science, saura-t-il encore éprouver des sentiments comme l’amour, saura-t-il apprécier la convivialité, le plaisir d’être ensemble ?

Ce numéro a été coordonné par Raphaël Liogier, sociologue et philosophe, et directeur de l’Observatoire du religieux (Cherpa) à l’institut d’études politiques d’Aix-en-Provence. Avec des textes de Raphaël Liogier, de Jean-Gabriel Ganascia, de Bernard Andrieu, de Jean-Didier Vincent, de Pierre Le Coz, de Raphaël Draï, de Tenzin Robert Thurman, de Jean-Michel Besnier, de Maurice Bloch, de Michel Terestchenko, de Jean-François Mattéi.




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