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Feues les racines chrétiennes de l’Europe ? Par Gilles Dorival


22 avril 2008

Article extrait du numéro de La pensée de midi (Le Mépris, N°24/25), dans la rubrique "En débat"

Le christianisme a commencé à se diffuser dans le pourtour de la Méditerranée au cours du IIe siècle de notre ère. Cette diffusion ignore l’antique division du monde en Afrique, Asie et Europe : il y a des chrétiens à Alexandrie et à Carthage ; à Jérusalem, à Antioche, à Smyrne, en Bithynie, dans le Pont ; à Athènes, à Rome, à Lyon. Dès le départ, le christianisme est divisé en tendances conflictuelles : certains conservent la circoncision et les interdits alimentaires juifs, d’autres les refusent, d’autres encore sont marqués par les thèses gnostiques. L’harmonie de la communauté primitive de Jérusalem n’est qu’un mythe. L’expansion du christianisme a été relativement rapide. Le IVe siècle est décisif. Son début est marqué par la plus importante, mais aussi la dernière, des persécutions. Immédiatement après elle, grâce à Constantin, le christianisme obtient les mêmes avantages que la religion traditionnelle et les cultes locaux. En 325, à Nicée, dans la Turquie d’Asie, se réunit le premier véritable concile œcuménique de l’histoire : il se propose d’apporter une solution aux tensions internes qui, à ce moment-là, portent sur la question de la relation entre le Père et le Fils. Mais le concept de consubstantiel, homoousios, est interprété de manière différente selon les groupes, et l’apaisement du conflit ne dure qu’un temps. Enfin, en 380, par la volonté de Théodose Ier, le christianisme devient la religion officielle de l’Empire romain. Pareille ascension n’est pas sans précédent. Quelques siècles auparavant, entre 220 et 167 avant Jésus-Christ, Rome s’est emparée du pouvoir sur le monde méditerranéen en un peu plus de cinquante ans. Polybe a consacré ses Histoires à élucider cette réussite extraordinaire. Comment les contemporains se sont-ils expliqué à eux-mêmes le succès du christianisme ? Le témoignage le plus intéressant est peut-être celui qu’a laissé l’empereur Julien, qui a régné de 360 à 363. Membre de la famille de Constantin, Julien a reçu une éducation chrétienne. Passionné de philosophie, il est revenu à la religion traditionnelle à l’âge de vingt ans, en 351. D’où son surnom d’Apostat. Auteur de campagnes militaires brillantes en Gaule, il consacra son règne à préparer et à mener la guerre sur le front oriental de Perse. Mais il entreprit aussi de restaurer la religion de ses pères, principalement dans la partie orientale de l’empire. D’une phrase, l’on peut dire que Julien déteste le christianisme et ses chefs, éprouve de la compassion pour les simples chrétiens et qu’il est fasciné par la réussite de la religion nouvelle, apparue dans la contrée obscure de Galilée. Contre le christianisme, il faut retourner les armes mêmes du christianisme. Dans l’une de ses Lettres, Julien livre ses réflexions sur les raisons qui ont amené le succès de la nouvelle religion : “Ce qui a le plus contribué à sa croissance, c’est la philanthropie à l’égard des étrangers, la prévenance en matière de sépultures des morts et la feinte dignité dans la vie.” Et, pour assurer le triomphe de la restauration païenne, il veut que “chacun de ces domaines fasse l’objet des préoccupations” de tous. Ainsi, Julien attribue le succès du christianisme à des comportements qui ont été capables d’emporter une large adhésion. Quand il parle de la “feinte dignité dans la vie”, il laisse transparaître son opinion propre : les chrétiens sont des hypocrites. Mais il faut imiter leurs manières dignes, ce qui implique une certaine austérité aussi bien dans la vie privée que dans la vie sociale : pas de conduite scandaleuse, pas de théâtre, ni de cabaret.

La prévenance en matière de sépultures vise l’existence des associations chrétiennes qui assuraient aux défunts un enterrement décent. On sait que ces sociétés d’entraide apportée à ceux qui sont décédés dans l’indigence ainsi qu’aux familles des morts ont perduré à travers les siècles. Il ne semble pas que Julien ait songé à créer l’équivalent d’un service public des pompes funèbres : le modèle des fraternités privées lui paraissait adapté. Il en va différemment de la philanthropie à l’égard des étrangers : Julien avait le projet de mettre en place une politique d’assistance publique, reposant sur la création d’un réseau d’hospices alimentés par des réquisitions en blé et en vin. Le modèle chrétien qui l’inspire est celui que de riches notables chrétiens devenus évêques réalisent à cette époque dans plusieurs régions d’Orient. Le mot “étrangers” a donc un sens plus large qu’à notre époque : il désigne tous les laissés-pour-compte de la vie, notamment les pauvres. Pour Julien, il est impie de les laisser errer çà et là, car ce sont des personnes souvent honnêtes, magnanimes et ne désirant pas les richesses, à la différence des riches, qui sont insatiables. Ces étrangers peuvent même être les détenus ou les ennemis vaincus, à qui c’est un devoir sacré de donner vêtements et nourriture. Certes, le christianisme ne se réduit pas au IVe siècle. Sa capacité à convaincre à travers les siècles s’explique par bien d’autres raisons que celles qu’évoque Julien : par exemple, à certaines époques, une articulation à peu près réussie entre raison et foi ; à d’autres, l’emploi de la contrainte. Mais le jugement de Julien sur le christianisme mérite d’être rappelé quand on s’interroge sur l’enracinement chrétien de l’Europe. Julien oblige à poser la question : les racines chrétiennes de l’Europe existent-elles encore quand l’Europe se pense elle-même comme étrangère à l’Afrique et à l’Asie ? Quand les morts de misère dans la rue sont légion ? Quand les immigrés sont sélectionnés pour les uns, renvoyés chez eux pour les autres ? Quand les pauvres sont considérés comme responsables de leur pauvreté ? Quand les détenus et les ennemis vaincus sont des personnes sans droits ? D’une certaine façon, l’empereur Julien dit “l’Apostat” met un terme au débat qui divise les Français sur les racines chrétiennes de l’Europe. Les valeurs et les comportements qui ont fait historiquement le succès du christianisme ont disparu de notre horizon politique, en France et dans les autres pays européens. La philanthropie au sens de Julien est réservée au secteur associatif et à quelques groupes religieux minoritaires. N’est-ce pas suffisant pour affirmer que le débat est devenu sans objet ? Gilles Dorival


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Tunisie : le corps du peuple, par Renaud Ego Venue du centre de la Tunisie, une « caravane de la libération » a occupé près d’une semaine, la place de la Primature, à Tunis. Retour sur un mouvement qui symbolisa, physiquement, l’unité de la révolution tunisienne et incarna le corps de tout un peuple.

MMSH, Aix-en-Provence 17 décembre 2010

Figures du Palestinien à l’écran Rencontre du Pôle Images/ANR Imasud de la MMSH en partenariat avec La pensée de midi autour du conflit israélo-palestinien : questions de visibilité et de regards. Avec Jérôme Bourdon, Stéphanie Latte, Cédric Parizot et Maryline Crivello. En lien avec le numéro 9 de la revue, "Regarder la guerre".

De 9h à 13h, salle PAF, Maison méditerranéenne des sciences de l’homme. 5, rue du château de l’horloge, BP 647, 13094 Aix-en-Provence, France Tél : (+33) (0) 4 42 52 40 00 http://www.mmsh.univ-aix.fr

PARUTION MARS 2010

"De l’humain. Nature et artifices", numéro 30 de La pensée de midi, un dossier dirigé par Raphaël Liogier.

Il est souvent bien difficile de deviner l’âge de certaines vedettes au visage remodelé au Botox, qu’en sera-t-il demain lorsque ces transformations ne seront plus seulement esthétiques, mais s’appliqueront au corps entier, à sa sélection et son amélioration, lorsqu’une prothèse de bras branchée sur le système nerveux sera plus agile que le membre de chair et d’os ? Faudra-t-il préférer l’artificiel au naturel ? Quel serait le devenir d’une telle entité livrée à l’industrie médicale, aux biotechnologies, aux nanotechnologies, et qui vivrait, en outre, non seulement sur le plancher des vaches, mais dans des espaces virtuels informatisés ? Un homme techniquement rectifié jusqu’à l’immortalité, tel que l’attendent les transhumanistes, qui ne sont pas de vulgaires illuminés mais de très sérieux chercheurs. Un tel homme serait-il encore humain ? Au-delà des peurs absurdes et du refus de la science, comment penser la mesure dans un monde qui semble irrésistiblement emporté par la démesure ? Cet animal machine dénué de toute fragilité, produit sophistiqué promis par la science, saura-t-il encore éprouver des sentiments comme l’amour, saura-t-il apprécier la convivialité, le plaisir d’être ensemble ?

Ce numéro a été coordonné par Raphaël Liogier, sociologue et philosophe, et directeur de l’Observatoire du religieux (Cherpa) à l’institut d’études politiques d’Aix-en-Provence. Avec des textes de Raphaël Liogier, de Jean-Gabriel Ganascia, de Bernard Andrieu, de Jean-Didier Vincent, de Pierre Le Coz, de Raphaël Draï, de Tenzin Robert Thurman, de Jean-Michel Besnier, de Maurice Bloch, de Michel Terestchenko, de Jean-François Mattéi.




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1 Message
Feues les racines chrétiennes de l’Europe ? Par Gilles Dorival

25 janvier 2010 08:59, par NIN.À.MAH
Magnifique analyse. Ce que vous dites concernant les étrangers me rappellent la façon extraordinaire dont tous les Arabes (Jordaniens, Tunisiens, Libanais) m’ont reçue dans leurs pays dans les années 68 à 82. Ils ne possédaient presque rien et ils m’ont tout donné. Mon père qui, durant toute sa vie, a donné des concerts gratuits en particulier dans la grande église où Calvin a prêché, n’a jamais rien eu en retour. Cela dit, il a continué à jouer avec l’élégance du coeur qui fait défaut à ceux qui se disent Chrétiens...

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