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Breyten Breytenbach, Outre-voix



Breyten Breytenbach, Outre-voix

Actes Sud, 2009

Outre-voix est la figure d’un dialogue, celui que le romancier et poète sud-africain Breyten Breytenbach continua d’entretenir avec Mahmoud Darwich après la mort du poète palestinien, en août 2008. Il existe un entretien infini où une œuvre perdure dans la conversation qu’elle ne cesse de nouer avec ses lecteurs, mais ici, la conversation est plus intime. C’est celle qui ne s’achève jamais tout à fait avec la mort d’un interlocuteur réel, quand sa voix continue de résonner en ceux à qui il s’adressait et quand, en retour, leur propre voix demeure aimantée par la présence d’un être, même scellé de mutité. Entre Breyten Breytenbach et Mahmoud Darwich, il y avait de l’amitié ; il y avait aussi une histoire parallèle qui, à distance, les avait rapprochés. L’un avait combattu l’apartheid et passé sept ans dans les geôles de Pretoria, l’autre avait été l’inlassable défenseur de son peuple, et avait connu pour cette raison l’exil et l’assignation à résidence. Je le rappelle, même si, sans jamais renier leur engagement, tous deux s’étaient dits las d’être identifiés à leur seule activité politique, l’homme public ou l’image qu’on s’en faisait ayant fini par éclipser en eux ce poète qu’ils ne cessaient d’être et sans qui leur parole n’eût pas eu la même portée. Tout combat vous impose son schématisme, parfois, il vous ampute de ce à quoi vous renoncez pour lui. Recouvrer son être souverain n’est alors pas si simple. C’est pourquoi, évoquant les funérailles de Mahmoud, Breyten dit (ou lui fait dire) : “n’étalez aucun drapeau sur mon cercueil / taillez dans le drapeau une chemise / pour sans-abri / drapeau : loque du clown / enseignant à l’enfant dans le cirque la couleur / et la trahison.” Ce livre est tout entier placé sous le signe du refus de toute identité close. Qui parle ici ? Deux poètes en un ! Outre-voix est en effet ce poème étrange, presque bifide, tant son accueil aux vers de Mahmoud Darwich lui fait mêler deux langues (pour ne rien dire des versions afrikaans et anglaise que Breytenbach en a données dans l’édition originale). Maintenir la présence de l’autre dans sa propre langue est sans doute un moyen de dépasser la solitude, née de l’interruption d’un dialogue réel, mais aussi de surmonter le solipsisme qui entoure toute parole adressée à quelqu’un, quand plus personne ne peut y répondre. Telle est la vocation de ce palimpseste, mais j’y vois davantage : cités, ou parfois mieux encore, ressuscités de se fondre jusqu’à disparaître dans l’écriture de Breyten Breytenbach, les vers de Mahmoud Darwich ne permettent plus d’assigner réellement ce poème à l’un ou l’autre auteur. Ce n’est pas anodin. La parole retourne à son anonymat originel, depuis lequel elle s’ouvre mieux et accroît sa portée de se confondre presque avec un phénomène naturel. Elle devient une voix du monde. “Le verset qui abrite sous son aile un seul poète a déjà perdu tout rythme”, écrit ainsi Breyten, dans ce que je crois me souvenir être une idée de Mahmoud, mais peu importe ! Le mélange a lieu, il a ici son lieu, les voix de l’un et l’autre se nouent et s’enroulent comme les trompes des deux éléphants que Breyten a dessinés pour la couverture de ce livre. “L’identité, écrit-il, est un dialogue, Mahmoud / lorsqu’on entend comme dans un rêve / l’autre parler / et que l’on comprend / existe.” Voyageant souvent dans les vers de son interlocuteur absent, Breyten les traduit et les introduit dans sa propre langue. De la sorte, il leur offre un gîte où perpétuer une hospitalité fondamentale à la parole, dès que celle-ci n’est plus un slogan, un jugement ou une insulte. En ce sens, Outre-voix est une méditation sur le partage, l’échange et le don. Leurs occurrences sont innombrables dans ces pages. Lieu commun ? Sans doute, oui, mais si commun que le lieu s’en est perdu, et si banal (comme est commune l’universelle exigence de toute chose essentielle) que son aire demeure au-devant de nous, même effacée d’être si continûment piétinée. Il n’est pas déraisonnable de la chercher, et le vent emporte loin les quolibets des rieurs.

Renaud Ego


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Les événements

Consultez les articles de La pensée de midi sur le site CAIRN.

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A LIRE SUR LE BLOG DE LA REVUE

Tunisie : le corps du peuple, par Renaud Ego Venue du centre de la Tunisie, une « caravane de la libération » a occupé près d’une semaine, la place de la Primature, à Tunis. Retour sur un mouvement qui symbolisa, physiquement, l’unité de la révolution tunisienne et incarna le corps de tout un peuple.

MMSH, Aix-en-Provence 17 décembre 2010

Figures du Palestinien à l’écran Rencontre du Pôle Images/ANR Imasud de la MMSH en partenariat avec La pensée de midi autour du conflit israélo-palestinien : questions de visibilité et de regards. Avec Jérôme Bourdon, Stéphanie Latte, Cédric Parizot et Maryline Crivello. En lien avec le numéro 9 de la revue, "Regarder la guerre".

De 9h à 13h, salle PAF, Maison méditerranéenne des sciences de l’homme. 5, rue du château de l’horloge, BP 647, 13094 Aix-en-Provence, France Tél : (+33) (0) 4 42 52 40 00 http://www.mmsh.univ-aix.fr

PARUTION MARS 2010

"De l’humain. Nature et artifices", numéro 30 de La pensée de midi, un dossier dirigé par Raphaël Liogier.

Il est souvent bien difficile de deviner l’âge de certaines vedettes au visage remodelé au Botox, qu’en sera-t-il demain lorsque ces transformations ne seront plus seulement esthétiques, mais s’appliqueront au corps entier, à sa sélection et son amélioration, lorsqu’une prothèse de bras branchée sur le système nerveux sera plus agile que le membre de chair et d’os ? Faudra-t-il préférer l’artificiel au naturel ? Quel serait le devenir d’une telle entité livrée à l’industrie médicale, aux biotechnologies, aux nanotechnologies, et qui vivrait, en outre, non seulement sur le plancher des vaches, mais dans des espaces virtuels informatisés ? Un homme techniquement rectifié jusqu’à l’immortalité, tel que l’attendent les transhumanistes, qui ne sont pas de vulgaires illuminés mais de très sérieux chercheurs. Un tel homme serait-il encore humain ? Au-delà des peurs absurdes et du refus de la science, comment penser la mesure dans un monde qui semble irrésistiblement emporté par la démesure ? Cet animal machine dénué de toute fragilité, produit sophistiqué promis par la science, saura-t-il encore éprouver des sentiments comme l’amour, saura-t-il apprécier la convivialité, le plaisir d’être ensemble ?

Ce numéro a été coordonné par Raphaël Liogier, sociologue et philosophe, et directeur de l’Observatoire du religieux (Cherpa) à l’institut d’études politiques d’Aix-en-Provence. Avec des textes de Raphaël Liogier, de Jean-Gabriel Ganascia, de Bernard Andrieu, de Jean-Didier Vincent, de Pierre Le Coz, de Raphaël Draï, de Tenzin Robert Thurman, de Jean-Michel Besnier, de Maurice Bloch, de Michel Terestchenko, de Jean-François Mattéi.




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