Mekhmouche et Khalifa
Un jour j’ai su compter. C’était le milieu des années soixante. Les 30 glorieuses. Mon père, pauvre parmi les pauvres, revenu intact d’Indochine, rescapé d’une histoire familiale digne du plus mauvais mélo, avait la baraka. Son patron, lui avait vendu pour une poignée de cacahuètes son entreprise de peinture en bâtiment avant de mourir dignement d’un cancer qu’on ne savait déjà pas soigner. Le vendredi c’était le jour de la paye. Les chèques ne devaient pas exister. Je suppose qu’on n’était pas obligé d’avoir un compte en banque. Tout ça ne m’intéressait pas vraiment. Moi, ce qui m’intéressait c’était les enveloppes. Le jeudi soir, mon père rentrait à la maison avec une grosse, une énorme liasse de billets. Tous les deux, on s’installait tranquillement à la table de la salle à manger. D’un côté les billets, de l’autre les enveloppes. Mon travail, c’était de compter une deuxième fois les billets avant de les mettre dans l’enveloppe et puis aussi d’écrire dessus les noms des ouvriers. je m’appliquais comme une folle à dessiner de jolies lettres bien attachées. Et j’écrivais : Mekhmouche, Khalifa, Samy, Babakoff, Slimane, Mohammed, etc. Mon père m’emmenait sur les chantiers et je les connaissais tous : les inséparables Mekhmouche et Khalifa, Samy et sa mobylette « bleu », Babakoff qui me prenait sur ses genoux et me racontait le froid de la Russie. Ils étaient là toute l’année, tous les jours sauf un mois par an. Ils disparaissaient et je ne me suis jamais demandé où. Je ne savais pas qu’ils ne voyaient leur famille que pendant ce temps de leur disparition. Ils arrivaient ensemble, ils repartaient ensemble. Je n’ai su que très tard où ils partaient le soir et d’où ils revenaient le matin. Un truc qu’ils appelaient l’ALGECO. Ce que je sais c’est que mes « inséparables » ont peint mon appartement de jeune mariée enceinte, en campant dans le salon au milieu du chantier. Ce que je sais c’est leur bénédiction tous les matins autour de mon gros ventre qu’ils n’osaient même pas regarder. Ce que je sais c’est leurs larmes à l’enterrement de mon père. Ce que je sais c’est que si je peux ce soir écrire sur mon mac quasi dernier modèle, dans mon douillet appartement de Montmartre, je le dois à mon père, je le dois aussi à Mekhmouche, Khalifa, Samy, Babakoff, Slimane, Mohammed etc. A leur travail, à leur exil, à leur malheur. Ils sont combien ces bons génies qui se sont penchés sur nos berceaux, ont construit nos maisons, creusé les tranchées qui nous amenaient l’électricité, le gaz, l’eau ? Tout ce que je sais tourne autour de moi. D’eux je ne sais rien de plus. Ce soir j’ai regardé la remise des Césars sur ma télévision HD : je n’ai pas retenu la proportion exacte. Mais comme ça, à vue de nez, bien plus de 50% des nominés et des élus portaient des noms plus près de Mekhmouche ou de Khalifa que de Martin ou Lévêque. De la tranchée (au sens littéral du terme, n’oublions pas ça aussi) au Red Carpet : Respect, Messieurs. Puisse ce pays ne pas oublier sur la sueur de qui il s’est construit. Et ne pas s’appauvrir de la peur de l’étranger.
Sylvie Blin

16 septembre 2010
Rencontre autour de l’histoire et l’actualité de La pensée de midi, avec Renaud Ego.
Pour tout renseignement : http://www.marinacafenoir.it/
Table ronde avec Suzy Felix, ethnomusicologue et musicienne ; Zad Moultaka, compositeur ; Felix Jousserand, slameur. Animée par Catherine Peillon, auteur et éditeur.
La joute orale improvisée est un art pratiqué depuis des décennies dans de nombreuses sociétés : payadas en Argentine, décimas à Cuba, ou encore zajal au Liban. Cet art de « l’affrontement poétique » est depuis le Moyen-Âge un art en mouvement qui perdure par-delà les époques et les cultures. Lors de cette table ronde, trois personnes d’univers différents vont apporter leur regard sur cette tradition toujours d’actualité. Qu’est-ce qu’une joute ? Quel est son rôle ? Dans quelles circonstances ont-elles lieu ? Quel rôle tient le public ? …
> Mercredi 22 septembre à 19h, Maison des Cultures du Monde, 101 Bd Raspail, Paris 6e
Entrée libre, réservation obligatoire au 01 58 71 01 01
En collaboration avec la Maison des Cultures du Monde
Les chants d’Orphée. Musique et poésie. Sous la direction de Catherine Peillon. (La pensée de midi N° 2 !, Actes Sud, 2009).
Dans cet ouvrage, Suzy Felix nous a livré un texte sur les joutes oratoires libanaises, et un entretien a été réalisé par Catherine Peillon avec Félix Jousserand, un autre avec Zad Moultaka.
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"De l’humain. Nature et artifices", numéro 30 de La pensée de midi, un dossier dirigé par Raphaël Liogier.
Il est souvent bien difficile de deviner l’âge de certaines vedettes au visage remodelé au Botox, qu’en sera-t-il demain lorsque ces transformations ne seront plus seulement esthétiques, mais s’appliqueront au corps entier, à sa sélection et son amélioration, lorsqu’une prothèse de bras branchée sur le système nerveux sera plus agile que le membre de chair et d’os ? Faudra-t-il préférer l’artificiel au naturel ? Quel serait le devenir d’une telle entité livrée à l’industrie médicale, aux biotechnologies, aux nanotechnologies, et qui vivrait, en outre, non seulement sur le plancher des vaches, mais dans des espaces virtuels informatisés ? Un homme techniquement rectifié jusqu’à l’immortalité, tel que l’attendent les transhumanistes, qui ne sont pas de vulgaires illuminés mais de très sérieux chercheurs. Un tel homme serait-il encore humain ? Au-delà des peurs absurdes et du refus de la science, comment penser la mesure dans un monde qui semble irrésistiblement emporté par la démesure ? Cet animal machine dénué de toute fragilité, produit sophistiqué promis par la science, saura-t-il encore éprouver des sentiments comme l’amour, saura-t-il apprécier la convivialité, le plaisir d’être ensemble ?
Ce numéro a été coordonné par Raphaël Liogier, sociologue et philosophe, et directeur de l’Observatoire du religieux (Cherpa) à l’institut d’études politiques d’Aix-en-Provence. Avec des textes de Raphaël Liogier, de Jean-Gabriel Ganascia, de Bernard Andrieu, de Jean-Didier Vincent, de Pierre Le Coz, de Raphaël Draï, de Tenzin Robert Thurman, de Jean-Michel Besnier, de Maurice Bloch, de Michel Terestchenko, de Jean-François Mattéi.
La pensée de midi 142, la Canebière 13001 Marseille -France- Tél : 33 (0)4 96 12 43 19 Fax : 33 (0)4 96 12 43 20